Lorsque les joyaux de l’Art déco retrouvent la lumière des enchères

CARTIER ART DECO EMERALD, PEARL AND DIAMOND SAUTOIR, 1925. BOUCHERON ART DECO RUBY, EMERALD, ONYX AND DIAMOND NECKLACE, circa 1925
© CHRISTIE’S
Il existe des objets qui ont traversé le siècle sans jamais perdre leur pouvoir de fascination. Non parce qu’ils sont anciens, mais parce qu’ils ont été vivants, portés, filmés, admirés, désirés. Deux pièces présentées lors de la prochaine vente Magnificent Jewels de Christie’s, le 13 mai à l’Hôtel des Bergues à Genève, appartiennent à cette catégorie rare.
Le premier, un sautoir Cartier créé à New York en 1925, est une longue coulée de perles et de perles d’émeraudes au centre de laquelle repose un pendentif en émeraude sculptée de 86,71 carats représentant les divinités hindoues Shiva et Parvati. La pièce fut commandée cette année-là par l’un des clients les plus fidèles de la Maison, qui possédait déjà cette émeraude d’exception et souhaitait la voir renaître dans un écrin digne de l’époque. Le résultat tient à la fois de l’orfèvrerie et de la métaphysique.
Ce qui rend ce sautoir singulier dans le paysage des ventes aux enchères n’est pas seulement son carat, ni son origine. C’est sa trajectoire. Près de cinquante ans après sa création, en 1974, il apparaît au poignet, ou plutôt au cou, de Jordan Baker dans l’adaptation cinématographique de Gatsby le Magnifique. Lois Chiles porte le bijou lors d’une scène nocturne à New York, et ses fils de perles semblent naturellement appartenir à cette fiction d’opulence que Francis Ford Coppola s’était donné pour mission de ressusciter. La costumière Theoni V. Aldredge, oscarisée pour son travail sur le film, avait travaillé en étroite collaboration avec Cartier et son designer Alfred Durante pour habiller chacune des actrices principales de pièces Art déco authentiques. Le sautoir fut l’une des plus mémorables.
Deux ans après la sortie du film, Cartier célébrait son propre héritage lors de la rétrospective Louis Cartier à New York, où plusieurs des bijoux portés dans Gatsby furent exposés. Ce que le cinéma avait mis en scène, le musée le consacrait.
L’autre pièce remarquable est un collier Boucheron datant de la même année, composé de rubis, d’émeraudes, d’onyx et de diamants sertis sur platine. Sa particularité est d’ordre architectural : il se divise en quatre éléments distincts, pouvant être portés comme deux bracelets et un ras-de-cou séparés. Cette ingéniosité n’est pas fortuite, elle s’inscrit dans une longue tradition de la Maison place Vendôme, depuis le collier Question Mark de 1879, premier grand geste de Boucheron vers une bijouterie en mouvement, jusqu’aux créations plume de 1889. Le motif de rose qui orne cette pièce évoque directement les arabesques stylisées que Paul Iribe avait dessinées pour Paul Poiret aux alentours de 1908, un motif qui avait irrigué toute une génération créative bien au-delà de la couture.
C’est précisément ce collier que Boucheron choisit de présenter à l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs de 1925 à Paris, manifestation fondatrice qui donna son nom à tout un mouvement.
1925 Cartier et Boucheron côte à côte dans l’histoire, Fitzgerald publiant Gatsby la même année. Il serait tentant d’y lire une coïncidence. C’en est peut-être une. Mais le 13 mai à Genève, ces deux pièces seront là, ensemble, pour en décider.






