À la Maison du Danemark, une exposition inédite révèle deux années décisives passées à Paris par l’orfèvre danois, un chapitre longtemps tenu dans l’ombre de sa légende.

Georg Jensen, Pendentif, Paris n° 1, 1926, argent et agate verte, h. 7 cm ; l. 4 cm © Henrik Wichmann
Il est des ruptures volontaires qui ressemblent, de loin, à des retraites. En décembre 1924, Georg Jensen quitte Copenhague pour s’installer à Paris. Non pour fuir, mais pour recommencer.
À l’occasion du centenaire de ce séjour fondateur, la Maison du Danemark accueille jusqu’au 31 mai une exposition qui reconstitue ces deux années parisiennes avec une précision de joaillier. Les pièces rassemblées proviennent de prêts familiaux, de musées et de collections privées, dont un grand nombre n’avait encore jamais été montré au public. Orfèvreries, céramiques et bijoux composent un parcours qui plonge dans une période d’effervescence silencieuse, où la contrainte, paradoxalement, devint l’instrument de la liberté.
L’exil choisi d’un maître. La décision de quitter Copenhague n’avait rien d’une impulsion. Son atelier employait alors près de trois cents artisans et bénéficiait d’une reconnaissance internationale. Jensen était cependant privé du droit de reproduire ses modèles antérieurs, différend commercial que l’histoire a retenu avec discrétion. Contraint à l’invention pure, il réunit autour de lui une équipe resserrée : trois orfèvres en argent, un orfèvre en or, un ciseleur et un responsable commercial. C’est dans cet atelier modeste, quelque part entre Montparnasse et le bruit des expositions, qu’il concevra certaines des pièces les plus abouties de sa carrière.
Paris lui offre ce que Copenhague ne pouvait plus lui donner : l’anonymat provisoire et, avec lui, l’espace du doute fécond. Formé comme dinandier, sculpteur et céramiste avant de devenir orfèvre, Jensen ne conçoit pas un objet comme un artisan spécialisé mais comme un plasticien pour qui chaque volume doit répondre à une logique sculpturale. Les lignes fluides, les motifs organiques et les surfaces martelées qui caractérisent son œuvre atteignent à Paris une plénitude nouvelle, débarrassée de toute répétition.
L’année 1925 marque une consécration publique. À l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, Jensen reçoit le Grand Prix, récompense qui assoira définitivement sa réputation sur la scène française. La presse parisienne s’empare du personnage avec enthousiasme : Art et Décoration, L’Amour de l’art et La Revue moderne des arts et de la vie saluent tour à tour sa maîtrise technique et son sens sculptural des volumes. Un critique, sous le pseudonyme De Cordis, n’hésite pas à le comparer à Paul de Lamerie, l’orfèvre du xviiie siècle tenu pour l’un des plus grands de l’histoire britannique.
Ces éloges ne sont pas des politesses de circonstance. Ils témoignent d’une réception critique lucide, attentive à la façon dont Jensen articulait héritage nordique et modernité décorative, synthèse qui participera, en retour, à faire connaître le design scandinave en France bien avant que l’expression n’existe.
Le parcours proposé par la Maison du Danemark ne se limite pas aux années parisiennes. Des pièces représentatives de la période danoise viennent encadrer ces deux années d’exil volontaire, permettant au visiteur de mesurer l’inflexion qu’elles constituent dans une trajectoire longue. Dessins préparatoires, archives photographiques et documents d’époque complètent l’ensemble, conférant à l’exposition une densité documentaire rare pour un sujet aussi discret dans l’historiographie du design.
En marge de l’exposition paraît un ouvrage de recherche signé Michael R. Krogsgaard et David A. Taylor, A Refuge for an Eminent Danish Silversmith Georg Jensen Paris 1925-26, premier travail académique consacré spécifiquement à cette période. Richement illustré, il rassemble les œuvres identifiées de ces deux années et propose une analyse approfondie des collaborations et de la réception critique de Jensen en France.
Lorsque G. Jensen rentre au Danemark en juin 1926, il rapporte avec lui quelque chose d’imperceptible mais de décisif : la certitude qu’un langage plastique personnel peut survivre à ses propres conditions d’émergence, se renouveler sans se renier. Son influence sur les générations d’artistes et de designers qui lui succéderont sera à la mesure de cette conviction tranquille. L’exposition de la Maison du Danemark en donne la preuve, silencieuse et éloquente à la fois, dans les courbes d’un métal qui n’a pas pris une ride.
Maison du Danemark Jusqu’au 31 mai 2026






