À Venise, certaines maisons semblent moins appartenir à l’univers du luxe qu’à celui des mythologies privées. Depuis des décennies, Codognato cultive cette ambiguïté rare : une joaillerie où l’ornement dialogue avec le symbole, où chaque pièce paraît traversée par les fantômes d’une ville bâtie sur les reflets, les reliques et les rites.

© CODOGNATO
L’invitation adressée à la maison vénitienne pour l’exposition inaugurale de la Fondazione Dries Van Noten, à Venice, prend ainsi une dimension presque naturelle. Intitulée The Only True Protest Is Beauty, cette manifestation imaginée par Dries Van Noten et Geert Bruloot occupe les salons du Palazzo Pisani Moretta comme une dérive esthétique où se croisent textile, photographie, verre, design et art contemporain.
Au milieu de plus de deux cents œuvres, Codognato apparaît comme une présence singulière : le seul joaillier convié à cette conversation entre disciplines. Quinze créations ont été choisies personnellement par Dries Van Noten. Certaines appartiennent à des collectionneurs proches de la maison ; d’autres ont été conçues spécialement pour l’exposition. Toutes portent cette écriture immédiatement reconnaissable qui fait de Codognato un cas à part dans la joaillerie européenne : crânes sculptés comme des vanités renaissantes, symboles ésotériques, volumes architecturaux, références byzantines et romantisme noir.
Ce qui frappe dans cette sélection n’est pas l’effet de virtuosité, mais la continuité. Chez Codognato, l’héritage ne se présente jamais comme une archive figée. Les générations successives semblent travailler la mémoire de la maison comme un matériau vivant, susceptible d’être déplacé, altéré, réinterprété. Certaines pièces exposées reprennent ainsi des motifs historiques de l’atelier, tandis que les créations récentes ouvrent vers des formes plus dépouillées, presque sculpturales.
L’exposition elle-même refuse la logique muséale classique. Les vingt salles du piano nobile du palais vénitien composent un parcours intuitif, où les œuvres répondent à l’ornementation des plafonds, à la lumière mouvante des canaux, aux matières anciennes. Dans cet environnement chargé d’histoire, les bijoux Codognato acquièrent une présence particulière : ils ne semblent pas simplement exposés, mais réintégrés à leur territoire naturel.
La déclaration de Mario et Cristina Codognato révèle d’ailleurs l’enjeu profond de cette participation. Plus qu’une reconnaissance internationale, ils y voient une manière de représenter l’artisanat vénitien au sein d’une fondation appelée à devenir l’un des nouveaux centres culturels de la ville. Une idée de Venise éloignée du décor touristique, plus intime, où le geste artisanal demeure un langage contemporain.
À l’heure où la joaillerie cherche souvent sa légitimité du côté de la mode ou du marché de l’art, Codognato rappelle une autre possibilité : celle d’un objet capable de porter des récits, des obsessions et une mémoire collective sans jamais perdre sa fonction première être porté contre la peau.
Exposition The only true protest is beauty jusqu’au 4 octobre 2026.





