Il est rare qu’une femme du XVIIIe siècle ait été autant dessinée, gravée, moquée. Puis oubliée sous le poids d’une légende. Jeanne Du Barry (1745-1793), dernière favorite de Louis XV, a longtemps été réduite à l’image d’une courtisane vénale surgie des bas-fonds parisiens. Jusqu’au 28 février 2027, le musée du Domaine royal de Marly, à Marly-le-Roi, propose de franchir ce « miroir déformant » avec Jeanne Du Barry, l’invention d’une favorite.

D’APRES ELISABETH VIGEE-LE BRUN
Portrait de la comtesse Du Barry
D’après un portrait de 1781
Miniature sur ivoire
© Musée du Louvre, Dist. GrandPalaisRmn
Une femme sans titre, contrainte de bâtir sa légitimité
Née Jeanne Bécu, fille naturelle d’une modeste roturière, elle brouille les pistes sur ses origines. Faux actes de baptême, mariage de convenance avec Guillaume Du Barry, frère de son protecteur. Le titre de comtesse fait le reste. L’historien Emmanuel de Waresquiel, qui lui a consacré en 2023 une biographie de référence et signe la préface du catalogue, a montré combien cette trajectoire fut plus complexe et plus maîtrisée qu’on ne l’a cru.
Le parcours, en sept chapitres, suit cette ascension : de l’« Ombres et faveur » initial à Louveciennes, « laboratoire du goût ». Il passe par l’apprentissage de l’étiquette à Versailles, la façon d’« habiter le pouvoir » dans les appartements royaux, puis la fabrique méthodique d’une image publique.
Quand l’image devient un instrument de pouvoir
C’est le cœur de l’exposition : à la cour, le paraître est une arme politique. Jeanne Du Barry l’a compris mieux que personne. Elle diffuse son visage par la peinture, la sculpture et la gravure. Elle fait réaliser un service de Sèvres à son chiffre, et même un bateau à son nom. Son effigie circule comme celle d’une reine, sans qu’elle en ait jamais eu le statut.

Portrait de Madame Du Barry en muse
1774
Huile sur toile
Versailles, chambre de commerce
et d’industrie des Yvelines et du Val-d’Oise
© Alain Leprince
On y retrouve les grands portraits de François-Hubert Drouais, dont l’un la montre en Flore, couronnée de roses, et le buste en marbre d’Augustin Pajou (1773). Ce dernier célèbre une chevelure en cascade et un drapé mouillé d’une grande sensualité. Autour d’eux se déploient les Trois Grâces de Fragonard, La Cruche cassée de Greuze et La Baigneuse de Falconet. Ces artistes appartiennent à une génération qu’elle a portée, avec Vigée Le Brun et l’architecte Claude-Nicolas Ledoux.

XXe siècle, argent et strass
© Port-Marly, Château de Monte Christo /
Photographe David Bordes
Parer son corps, dicter la mode : le regard d’une experte en joaillerie
Pour qui s’intéresse aux arts décoratifs et à la parure, le cinquième chapitre est une belle surprise. La favorite y apparaît comme une véritable pionnière du style : cheveux blonds sans poudre, maquillage léger, robes et chapeaux que toute la cour observe et imite. Elle devance même Marie-Antoinette. Ses diamants étaient les signes matériels d’une faveur sans précédent. Leur vol, en 1791, précipita paradoxalement sa perte.
Un autre joyau, jamais porté par la comtesse, est pourtant indissociable de son souvenir : le futur « collier de la reine », dont la genèse débute dans son ombre. Selon la tradition, les joailliers de la Couronne, Charles Auguste Böhmer et Paul Bassenge, avaient conçu cette parure démesurée (près de 650 diamants pour environ 2 800 carats) dans l’espoir de la vendre à Louis XV, qui l’aurait destinée à Madame Du Barry. Le roi meurt en 1774 avant d’avoir conclu. En 1782, les joailliers proposent le collier à Louis XVI pour Marie-Antoinette, qui refuse, rebutée par un prix pourtant ramené à 1,6 million de livres. Resté sans acquéreur, le bijou deviendra, deux ans plus tard, l’instrument de l’affaire qui ternira durablement l’image de la reine.
L’exposition réunit bijoux, objets d’art et orfèvrerie. Comme cette tabatière en or et émail de Pierre-François Drais ou les bronzes ciselés et dorés de Pierre Gouthière. Chaque objet y est lu comme une signature. Un clin d’œil contemporain prolonge le propos : la robe et la cape créées par Virginie Viard pour la Maison Chanel, portées par Maïwenn dans le film Jeanne du Barry (2023). Elles rappellent que la fascination pour la comtesse n’a jamais cessé.
Sèvres, bronzes dorés, mobilier : l’art de vivre d’une collectionneuse
Porcelaine tendre de Sèvres, vases-girandoles, chaise en noyer sculpté et doré de Louis Delanois, pendule de Charles Dutertre. L’exposition rappelle que la comtesse fut aussi une commanditaire audacieuse et une collectionneuse avertie. Sa passion pour les représentations d’enfants et son goût pour l’antique la placent, selon le musée, plusieurs années en avance sur son temps, au moment où le goût rocaille cède la place au néoclassicisme.

(PARIS, 1727 – PARIS, 1775)
Madame du Barry en Flore
1769
Huile sur toile
© Château de Versailles, Dist. RMN /
Photographe Christophe Fouin

TOUR (SAINT-QUENTIN,
1704 – SAINT-QUENTIN, 1788)
Portrait de Louis XV
D’après un original de 1748
Pastel sur papier
© Marly-le-Roi, musée du Domaine royal
de Marly / Photographe David Bordes
Louveciennes, manifeste du goût à la grecque
Le parcours s’achève à Louveciennes, où Ledoux édifie pour elle un pavillon de Musique. Ce chef-d’œuvre néoclassique est présenté comme une « œuvre d’art totale », qui annonce les évolutions esthétiques du règne de Louis XVI. Une aquarelle d’après Moreau le Jeune y évoque la fête du 2 septembre 1771. Loin de Versailles, la comtesse y mène, dans sa maturité, une existence de femme libre, entourée de ses collections.
Un destin qui interroge la fabrique de la célébrité
Au-delà du portrait individuel, la commissaire Karen Chastagnol, directrice du musée, interroge la fabrication de la réputation et de la mémoire. Comment une image, entre fascination et rejet, a-t-elle traversé les siècles jusqu’aux romans et aux films d’aujourd’hui ? À l’heure où l’on redécouvre les figures féminines de l’histoire, la question résonne avec une actualité singulière.