Un homme, une loupe, un atelier
Tout commence avec Frédéric Boucheron. Lorsqu’il dépose son poinçon de joaillier et ouvre son atelier en 1866, il travaille déjà les diamants, blancs ou de couleur, mais aussi les rubis, les émeraudes et les saphirs. La réputation suit. À l’Exposition universelle de 1878, son premier Grand Prix lui vaut les éloges d’Henri Vever, historien du bijou, qui décrit une vitrine où scintillent saphirs énormes, perles et pierres de couleur.
La Maison garde trace de tout. Ses livres de stock se soucient moins de l’origine des pierres que de leur poids et de leur qualité, reflet d’une époque que les provenances n’obsédaient pas encore. Çà et là, pourtant, des mentions affleurent : Ceylan, perles des Antilles, opales du Mexique, topaze du Brésil. Un « livre des pierres et des perles » complète l’ensemble : les gemmes qu’on présente à Boucheron y sont dessinées, pesées, décrites, et certaines reçoivent la mention « Spécimen » ou « Extra ».


Des deux rives de l’Atlantique
Une clientèle de fortunes neuves et de vieilles dynasties confie ses pierres à la maison. Marie-Louise Mackay, dont l’époux a bâti sa richesse sur un gisement d’argent du Nevada, commande près de cinquante pièces en trente ans. L’une d’elles, un collier serti d’un saphir de 159 carats, sera déclinée en trois versions à partir de 1878. Un autre collier, celui de huit rubis réunissant près de 41 carats, passera plus tard chez Mona Bismarck avant de reparaître en vente à Genève en 1986, puis à New York en 2025.
Les Vanderbilt, les Astor, les Galard de Béarn alignent à leur tour émeraudes, saphirs et rubis, du collier au diadème.
Louis : Londres, Patiala, Téhéran
Louis hérite de l’œil paternel et élargit la carte. À Londres, Mrs Greville, dont le nom revient environ quatre-vingts fois dans les archives, rassemble un bandeau à cabochon d’émeraude de 93,70 carats et plusieurs saphirs. Lady Harcourt fait transformer un diadème d’émeraudes qu’elle portera au couronnement de George VI. Les Rothschild britanniques, eux, commandent broches, peignes et bandeaux.
Puis vient l’Inde. Louis est le premier de la famille à s’y rendre, et les cours princières lui confient des commandes spectaculaires. Le 2 août 1928, le maharadjah de Patiala traverse la place Vendôme escorté de gardes qui portent six coffres de fer. Ils renferment des milliers de diamants, des rubis, des perles grises et 1 432 émeraudes, soit 7 800 carats, taillées en boules ou gravées selon l’usage indien. De ce trésor naissent 149 bijoux, livrés six mois plus tard.
En 1930, le shah d’Iran lui demande d’inventorier et d’estimer le Trésor national de Perse, avec une condition : la valeur totale ne sera jamais révélée. Louis conseillera d’ouvrir la collection au public. Appelé en 1958 pour concevoir le musée qui l’abritera, il s’éteint quelques mois avant son inauguration, en 1960.
Gérard, Alain : le voyage et la matière
Gérard Boucheron prolonge ces routes vers le Proche et le Moyen-Orient. La princesse égyptienne Emina Toussoun lui commande en 1947 un bracelet de saphirs de Ceylan et de Birmanie. En 1955, un client d’Abu Dhabi réunit un collier de vingt-cinq émeraudes pesant 252,61 carats, un bracelet et des pendants d’oreilles.
Avec Alain, quatrième du nom, la couleur devient dialogue. Cristal de roche, quartz rose, citrines, diamants jaunes et blancs s’unissent dans des parures inventives. Une bague de 1983, ornée d’un saphir cabochon, inspirera en 1988 le flacon du premier parfum de la Maison.
Aujourd’hui, une même quête
Hélène Poulit-Duquesne, directrice générale, accompagne chaque année la chasseuse de pierres de la Maison au salon de Tucson. Sa présence permet d’acheter sur table, sans attendre qu’une pierre soit confiée pour validation. Claire Choisne, directrice des créations, part d’un rêve, puis cherche les matières qui le serviront. Sa collection Rêves d’Ailleurs (2014) rend hommage à ces histoires de pierres : une parure « Trésor de Perse » et un collier « Fleur des Indes » centré sur une émeraude moghole de 188,79 carats, jamais retaillée.
La lignée continue d’écrire, une gemme à la fois.
En images, la couleur selon Boucheron : une histoire de pierres rares, de passion, de voyages et de création.