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Véritable objet d’art, l’épée d’académicien est un bijou sur mesure, personnel et symbolique. L’épée porte les symboles représentant la vie et l’oeuvre du futur académicien. Offerte par ses amis réunis dans un comité de l’Épée, elle peut être une arme ancienne, une épée de cour ou une réalisation de joaillier qui sera remise lors d’une cérémonie privée.
Célèbre institution, l’Académie française a été fondée en 1635 par le Cardinal de Richelieu pour défendre et perfectionner la langue française. Composée de quarante membres elle rassemble des personnalités de la vie culturelle.

© Institut de France

© Institut de France

Esprit joaillerie vous propose d’apprécier quelques épées d’académiciens réalisées par de célèbres joailliers ou artisans d’art.

Le joaillier Cartier a toujours défendu l’art en ayant une vision avant-gardiste, précurseur dans de nombreux domaines, il séduit Jean Cocteau qui lui confie la réalisation de son épée.

Épée de Jean Cocteau © Cartier

Épée de Jean Cocteau
© Cartier

Réalisée en 1955 par le joaillier Cartier, l’épée de Jean cocteau, est sertie d’émeraude, rubis, diamant, ivoire, onyx, émail, or et argent. La lame est en acier.
Le profil d’Orphée dont le mythe hanta le poète forme la branche, sa lyre en ivoire ornée d’une émeraude et de deux rubis somme le pommeau. Une étoffe d’or enroulée autour de la fusée, à la manière d’une draperie sur la colonne d’un théâtre antique, évoque la tragédie. Sur le bouton du fourreau figure la signature du poète : ses initiales accompagnées du signe en étoile qu’il y joignait toujours. Ce signe se retrouve sur la garde, sous la forme d’une étoile à six branches, chacune terminée par un rubis et au centre de laquelle est placé un diamant. L’étoile se détache sur un disque d’ivoire tandis que la garde elle-même prend la forme d’un fusain évoquant son œuvre graphique. Sur le fourreau, un motif inspiré des grilles du Jardin du Palais-Royal rappelle l’endroit où habitait Jean Cocteau, tandis qu’à l’embout une main fermée sur une boule en ivoire, évoque la pierre enrobée de neige des Enfants Terribles.
La lame offerte par des amis espagnols provient d’une armurerie de Tolède.
L’émeraude de 2,84 carats a été offerte par Coco Chanel, les autres pierres précieuses par Francine Weisweiller.

Dessin de l'Épée de Jean Cocteau © Cartier

Dessin de l’Épée de Jean Cocteau
© Cartier

Épée de Jean Cocteau © Cartier

Épée de Jean Cocteau
© Cartier

La Maison Mellerio dit Mellers a également réalisé des épées d’académiciens. En voici deux parmi leurs nombreuses réalisations, celle de Monsieur Jacques Bainville datant de 1936 et celle de Monsieur Gérard Le Fur en 2002.

Épée de Monsieur Bainville 1936 © Mellerio

Épée de Monsieur Bainville
1936
© Mellerio

L’épée de Jacques Bainville reprend l’un de ses thèmes favoris, Minerve ailée comme une victoire, thème dominant des oeuvres de l’auteur, maintes fois repris sur la couverture de ses ouvrages : Histoire de France, Jaco et Lori, Napoléon, la Tasse de Saxe…
Minerve est ici appuyée sur une lance symbolique dont le fer est formé d’une fleur de lys en brillants. La sérénité l’habite, malgré les assauts de deux chimères symbolisant les ennemis de la vérité, de l’ordre, de la sagesse.
Sur la coquille, posées sur deux plumes enlacées, se détachent les initiales de l’auteur. Enfin sur la lame, figure l’inscription
« offert par les étudiants français le 7 novembre 1935 ».

Épée de Monsieur Gérard Le Fur 2002 © Mellerio

Épée de Monsieur Gérard Le Fur
2002
© Mellerio

Gérard Le Fur est docteur en pharmacie depuis 1973.  Il a étudié le rôle des neurotransmetteurs cérébraux et s’est spécialisé dans la mise au point et le développement de médicaments du système nerveux central. Gérard Le Fur a fait de nombreuses découvertes qui ont eu des applications thérapeutiques dans différents domaines.
Certaines d’entre elles sont représentées sur son épée: un tissage de vermeil, sur lequel sont incrustés des diamants et des cabochons de pierres précieuses (saphirs, rubis et émeraudes), dessine la molécule «Rimonabant », une découverte majeure.

L’artiste joaillier Jean Vendome a réalisé également des épées d’académiciens, comme celle de Lucien Israel, Maurice Schumann, Julien Green ou encore Roger Caillois.
Jean Vendome garde le souvenir « de grands hommes par leurs cultures, leur savoir, ce qu’ils ont pu réaliser pour l’humain. En même temps, ce sont des hommes simples à l’écoute de tous.
C’est ce qui fait leur valeur pour moi. »

Remise de l'épée d'académicien à Roger Caillois dans les salons des éditions Gallimard à Paris en décembre 1971 Monsieur Roger Caillois et Jean Vendome, henry-jean Schubnel, Monsieur Marcel Arland, Monsieur Miguel-Angel Asturias © Jean Vendome

Remise de l’épée d’académicien à Roger Caillois dans les salons des éditions Gallimard à Paris en décembre 1971.
Monsieur Roger Caillois et le Joaillier Jean Vendome, Monsieur Henry-Jean Schubnel, Monsieur Marcel Arland, Monsieur Miguel-Angel Asturias, Monsieur Andres Arcos et l’apprenti joaillier Joël.
© Jean Vendome

Épée de Monsieur Roger Caillois © Musée des Confluences

Épée de Monsieur Roger Caillois 
© Musée des Confluences

Épée de Monsieur Roger Caillois © Musée des Confluences

Épée de Monsieur Roger Caillois
© Musée des Confluences

Les cinq symboles souhaités par Roger Caillois sont tous représentés par des pierres pour rappeler que l’Académicien était grand amateur et collectionneur de minéraux : la Croix du Sud sur le pommeau ; la pieuvre (l’animal le plus intelligent du monde, au dire de l’Académicien) sur la garde ; la Tchécoslovaquie par la moldavite de Bohème formant le pommeau pour rappeler le pays de son épouse, Aléna ; le Brésil par le bloc de tourmaline constituant la poignée ; l’espace avec la moldavite de la collection personnelle de Roger Caillois et qui représentait, à ses yeux, « une pierre de l’espace tombée sur la terre ».

Pour la Maison Arthus Bertrand, réaliser une épée d’académicien est un symbole de prestige, réaliser une pièce unique d’art, c’est exprimer son savoir-faire. L’une des dernières épées réalisées est celle de Monsieur Pierre Laurens. « Comme à chaque fois, la conception commence par plusieurs longs entretiens avec le récipiendaire au cours desquels nous cherchons à savoir tout ce qui a compté dans sa vie et sa carrière ».
Plus de quatre mois de concertations, d’ajustements et de fabrication auront été nécessaire à cette réalisation.

Atelier Arthus Bertrand pendant la réalisation de l'épée de Monsieur Pierre Laurens © Arthus Bertrand

Atelier Arthus Bertrand pendant la réalisation de l’épée de Monsieur Pierre Laurens
© Arthus Bertrand

Pommeau de l'épée sertie d'ambre inclus d'un insecte. © Arthus Bertrand

Pommeau de l’épée sertie d’ambre inclus d’un insecte.
© Arthus Bertrand

Épée de Monsieur Pierre Laurens © Arthus Bertrand

Épée de Monsieur Pierre Laurens
© Arthus Bertrand

Chez Stéphanie Porsain et Florent Tremolosa, créateurs joaillier d’Origine Ateliers c’est un « bijou sur mesure »qu’ils ont réalisé pour Madame Dominique Bona. Elle ne souhaitait pas une épée ostentatoire mais cet objet hautement symbolique devait être simple et féminin.

« Je ne souhaitais pas que mon épée porte des symboles, confie l’académicienne. Florent a eu l’idée de jouer simplement sur le chiffre huit, qui représente l’infini. Il est aussi très féminin, car tout en rondeur. Et je suis la huitième femme, élue à l’Académie française. »

Épée de Madame Dominique Bona © Origine Ateliers

Épée de Madame Dominique Bona
© Origine Ateliers

La garde prend donc la forme d’un huit, dans la tradition des épées les plus anciennes et redoutables, une lame damassée est choisie. La poignée est habillée de galuchat gris, le pommeau serti d’un quartz rose étoilé à six branches et terminé par une discrète ligne de diamants autour de la poignée.

Épée de Madame Dominique Bona © Origine Ateliers

Épée de Madame Dominique Bona
© Origine Ateliers

En 1992, Brigitte Péry et son frère Didier ont réalisé une épée d’immortel, celle de Pierre Cardin, premier couturier reçu à l’Académie des beaux-arts.

Brigitte Péry, Pierre Cardin, Didier Péry. 1992.
© Brigitte Péry

L’Académie des beaux-arts est l’une des cinq compagnies de l’Institut, créée en 1795  (Les autres sont l’Académie française, l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, l’Académie des Sciences et l’Académie des Sciences morales et politiques), elle a pour vocation de favoriser la création d’oeuvres d’art, le pluralisme des expressions et la défense et l’illustration du patrimoine artistique.

Epée de Pierre Cardin réalisé en 1992 par l’Atelier Péry.

L’épée entrelace le chas de l’aiguille, la bobine de fil et un dé d’or blanc rhodié et or fin 24 cts. On y distingue également le « M » de Maxim’s , un masque vénitien (ville natale de Pierre Cardin) et une jupe en peau d’autruche verte. La double lame de l’épée est en forme de ciseaux. L’Atelier l’a réalisé en 500 heures de travail, elle pèse 1,5 kg.

Pour clore cette découverte, quelques mots de Michel Renonciat, Restaurateur du Patrimoine et des Musées Nationaux, expert en armes anciennes et spécialiste des épées.

ÉPÉES ACADÉMICIENS

Comment devient-on expert en armes anciennes ?

Je suis collectionneur et fils de collectionneur, le regard s’aiguise.
Tout passe par le regard, puis vient l’expérience.
Les armes anciennes sont des oeuvres d’art, j’ai eu la chance de voir des pièces exceptionnelles, datant de Napoléon. C’est émouvant de retrouver le culte de l’Empire, l’histoire de France.
C’est aussi la possibilité de rencontrer de grande famille les Napoléon ou la famille princière de Monaco, Albert Ier était un grand collectionneur d’objets de l’Empire. Cela permet d’approfondir et d’échanger ses connaissances, bien connaitre l’histoire pour retrouver ses symboles.

ÉPÉES ACADÉMICIENS

Que représente l’épée à vos yeux ?

Une oeuvre d’art ! C’est un objet qui peut raconter beaucoup de choses.

ÉPÉES ACADÉMICIENS
Il y a sa symbolique l’épée de cour, militaire, l’épée d’officier…
L’Épée d’académicien c’est le reflet d’une vie.
Chaque partie de l’épée est pensée. Le futur académicien choisit ses symboles, pierres et parfois une citation.

Épée de Monsieur Alain Finkielkraut © Michel Renonciat

Épée de Monsieur Alain Finkielkraut
© Michel Renonciat

Par exemple une des dernières épées que j’ai réalisé, celle de Monsieur Alain Finkielkraut qui a été reçu à l’Académie Française au mois de janvier dernier, porte trois symboles :
Une citation de Charles Péguy « La République une et indivisible, c’est notre royaume de France »
un Aleph qui est la première lettre de l’alphabet hébraïque.
Une tête de vache en tant que douce nourricière des enfants de France.

Épée de Monsieur Valleron © Michel Renonciat

Épée de Monsieur Valleron
© Michel Renonciat

Je pense aussi à l’épée d’Alain-Jacques Valleron qui est très forte en symbolique que j’ai réalisé avec Jean-Louis Faure. Cet épidémiologiste a choisi des symboles plus complexes.
La garde est un pied de proportion pour les statistiques, la fusée en aiguilles de porc épic va en rapport avec le crâne et le coeur, car l’étude est faite sur les maladies animales transmissibles à l’homme et mortelles, dessous l’emblème de l’école polytechnique d’où il sort, et le dollar or américain car Monsieur Valleron enseigne aux États Unis.

J’ai eu la chance de réaliser un certain nombre d’épées, une soixantaine, et à chaque fois de rencontrer des femmes et des hommes d’exceptions.

© Le Point

© Le Point

Quelle fantastique aventure que la réalisation de cet article pour Esprit Joaillerie, que de rencontres passionnantes :

Mes très chaleureux remerciements aux
Maisons Cartier et Mellerio dit Mellers.

Une pensée toute particulière au
Créateur Joaillier Jean Vendome.

Monsieur Gil Piette, Directeur Général de la Maison Arthus Bertrand.

Stéphanie Porsain et Florent Tremolosa, Origine Ateliers.

Mme Claude-Marie Durix secrétaire des commissions littéraires à l’Académie Française qui a guidé mes pas dans l’histoire des épées d’académiciens.

Enfin un grand merci à l’expert en armes anciennes
Monsieur Michel Renonciat pour cette rencontre autour de son
savoir-faire, sa passion et son expertise des armes anciennes.

 

 

Au détour d’une lecture, la littérature parle de bijoux surprenant. Connaissez vous l’incroyable tortue rutilante de gemmes de Jean des Esseintes. Personnage principal du roman « A Rebours » de la fin du XIXème siècle, l’auteur Joris-Karl Huysmans nous entraine vers la folie des gemmes.

Cartier Lapis-Lazuli, Émeraude, Or. Vers 1950

Cartier
Lapis-Lazuli, Émeraude, Or.
Vers 1950

 Jean des Esseintes, esthète maniaque à l’esprit décadent, est fasciné par les couleurs, une idée incroyable lui vient à l’esprit pour donner de la vie à son tapis: « Regardant, un jour un tapis d’orient à reflets et, suivant les lueurs argentées qui couraient sur la trame de la laine, jaune aladin et violet prune, il s’était dit : il serait bon de placer sur ce tapis quelque chose qui remuât et dont le ton foncé aiguisât la vivacité de ces teintes.

Cartier Rubis, Or

Cartier
Rubis, Or

Possédé par cette idée, il avait vagué, au hasard des rues, était arrivé au Palais Royal, et devant la vitrine de Chevet s’était frappé le front : une énorme tortue était là, dans un bassin. Il l’avait acheté : puis, une fois abandonnée sur le tapis, il s’était assis devant-elle et il l’avait longuement contemplée, en clignant de l’oeil.

Cartier Rubis, Or

Cartier
Rubis, Or

Decidement la couleur tête-de-nègre, le ton de Sienne crue de cette carapace salissaient les reflets du tapis sans les activer; les lueurs dominantes de l’argent étincelaient maintenant à peine, rampant avec les tons froids du zinc écorché, sur les bords de ce test dur et terne.(…)

Boucheron Oeil de Tigre, Émeraudes, Diamants, Or

Boucheron
Oeil de Tigre, Émeraudes, Diamants, Or

Il découvrit enfin que sa première idée, consistant à vouloir attiser les feux de l’étoffe par le balancement d’un objet sombre mis dessus était fausse; en somme, ce tapis était encore trop voyant(…) Il s’agissait de renverser la proposition, d’amortir les tons, de les éteindre par le contraste d’un objet éclatant, écrasant tout autour de lui, jetant de la lumière d’or sur de l’argent pâle.(…) Il se détermina à faire glacer d’or la cuirasse de la tortue.(…)

René Boivin Citrine, Émeraudes, Or Vers 1940

René Boivin
Citrine, Émeraudes, Or
Vers 1940

La bête fulgura comme le soleil, rayonna sur le tapis (…) Des Esseintes fut tout d’abord enchanté de cet effet; puis il pensa que ce gigantesque bijou n’était qu’ébauché, qu’il ne serait vraiment complet qu’après qu’il aurait été incrusté de pierres rares.

Van Cleef & Arpels Émeraudes, Rubis, Diamants

Van Cleef & Arpels
Émeraudes, Rubis, Diamants

Il choisit dans une collection japonaise un dessin représentant un essaim de fleurs, l’emportat chez un joaillier, et il fit savoir au lapidaire stupéfié que les feuilles, que les pétales de chacune de ces fleurs, seraient exécutés en pierreries et montés dans l’écaille même de la bête (…)

Cartier Lapis-Lazuli, Saphirs roses, Saphirs, Or Vers 1960

Cartier
Lapis-Lazuli, Saphirs roses, Saphirs, Or
Vers 1960

Le choix des pierres l’arrêta; le diamant est devenu singulièrement commun depuis que tous les commerçants en portent au petits doigt; les émeraudes et les rubis de l’Orient sont moins avilis, lancent de rutilantes flammes, mais ils rappellent par trop ces yeux verts et rouges de certains omnibus qui arborent des fanaux de ces des couleurs; quant aux topazes brûlés ou crues, ce sont des pierres à bon marché. (…)

Van Cleef & Arpels Citrine, Turquoise, Or

Van Cleef & Arpels
Citrine, Turquoise, Or

Décidément aucune de ces pierreries ne contentait des Esseintes; elles étaient d’ailleurs trop civilisées et trop connues. Il fit ruisseler entre ses doigts des minéraux plus surprenants et plus bizarres, finit par trier une série de pierres réelles et factices dont le mélange devait produire une harmonie fascinatrice et déconcertante.

Chaumet Calcédoine, Diamants, Or. Maison Miller

Chaumet
Calcédoine, Diamants, Or.
Maison Miller

Il composa ainsi le bouquet de ses fleurs : les feuilles furent serties de pierreries d’un vert accentué et précis : de chrysobéryls vert asperge ; de péridots vert poireau ; d’olivines vert olive et elles se détachèrent de branches almadine et en ouwarvite d’un rouge violacé, jetant des paillettes d’un éclat sec, de même que ces micas de tartre qui luisent dans l’intérieur des futailles (…) Trois pierres dardaient en effet des scintillements mystérieux et pervers, douloureusement marchés du fond glacé leur eau trouble : Yeux de chat de Ceylan, cymophanes et saphirines.

Seaman Schepps Citrines, Emeraudes, Bois de Rose, Or

Seaman Schepps
Citrines, Emeraudes, Bois de Rose, Or

L’oeil de chat d’un gris verdâtre, strié de veines concentriques qui paraissent remuer, se déplacer à tout moment, selon la disposition de la lumière. Le cymophane avec des moires azurées courant sur la teinte laiteuse qui flotte à l’intérieur.
La saphirine qui allume des feux bleuâtres de phosphore sur une fond de chocolat, brun sourd.(…)

Des Esseintes regardait maintenant, blottie en un coin de sa salle à manger, la tortue rutilait dans la pénombre.(…) ».

Cartier Rubis, Saphirs, Or

Cartier
Rubis, Saphirs, Or

Je ne vous raconte pas la fin de la tortue car c’est triste
( … sauf si vous êtes vraiment très nombreux à me la demander).

Broche vintage Diamants, Onyx, Or

Broche vintage
Diamants, Onyx, Or

 

Esprit Joaillerie et la Maison Miller visitent les années 40. Fortement marquées par la seconde guerre mondiale, les artistes et créateurs ont essayé de continuer à créer, malgré tout, de chaque coté de l’Atlantique.
C’est cet esprit créatif, résistant, que nous allons mettre en valeur dans cet article, sur la musique « Nuage »de Django Reinhardt et du Hot Club de France.

L’art déco voit le style année 40 lui succéder se nourrissant de l’esprit surréaliste. Dans l’Europe envahie par la terreur, les destructions se multiplient, les activités artistiques, commerciales et industrielles sont en sommeil. L’évolution des objets est guidée par l’évolution sociale.

L’exposition de 1937 à Munich dénonce « l’art dégénéré »(entartete Kunst) le cubisme, dadaïsme, impressionnisme sont sans valeur, il ne doit y avoir que l’art officiel, « l’art héroïque » ainsi en décide le régime Nazi.
Des milliers d’oeuvres d’art seront saisies pour être détruites.

Face à la menace de guerre grandissante, débutent des opérations d’évacuation des collections publiques, le Musée du Louvre choisit de protéger ses trésors dans des lieux isolés, dans les campagnes.

La Vénus encordée
© Musée du Louvre, fonds Aulanier

La Grande Galerie abandonnée 1939
© Musée du Louvre, fonds Aulanier

La célèbre Joconde quitte le Louvre le 28 août 1939. Le 3 septembre, lendemain de la déclaration de la guerre, la décision est prise, les oeuvres les plus précieuses doivent partir dans la journée.

Dans son tableau « Enfant géopolitique observant l’Homme nouveau », Salvador Dali montre que l’humanité doit sortir de son ancien monde pour renaitre dans la difficulté.

Salvador Dali 1943
« Enfant observant la naissance de l’homme nouveau »

Pour Picasso peindre est une forme de résistance (on se rappelle de son fameux tableau Guernica), la création c’est la vie. Menacé de mort, reclu dans son atelier, il peint cette nature morte à la fin de la guerre
« Tête de mort, cruche et poireaux ».

Pablo Picasso
Nature morte tête de mort, cruche et poireaux, 1945
© Collection Particulière — Succession Picasso 2011

Pablo Picasso
A la fenêtre de son atelier, rue des Grands-Augustins, Paris 8ème.1944.
© Pierre Jahan / Roger-Viollet / Paris en Images

Certaines créations d’accessoires peuvent aussi participer à l’expression d’une résistance.

Bouton
Céramique peinte, métal. France 1940-1949
©Photo Les Arts Décoratifs, Paris / Jean Tholance

Bouton
Céramique émaillée, métal. France 1940-1949
©Photo Les Arts Décoratifs, Paris / Jean Tholance

Le problème des matières premières se pose et le manque pousse à l’imagination. Des matières de substitution trouvent alors leur place. La mode devient aussi une manière de résister, de rester dignes face à l’occupant. Elégante malgré la guerre, les femmes redoublent alors d’inventivité et d’ingéniosité.,

Concours d’Élégance à bicyclette. Paris, juin 1942.
© LAPI / Roger-Viollet / Paris en Images

La maison Grès ignore les règles strictes de métrage de tissu.

Grès
Robe du Soir
Hiver 1942
© Collection Galliera/ Photo DR

Madame Grès posant à coté de son modèle.
1943
© Eugène Rubin/FNAC/Centre National des Arts Plastiques Ministère de la Culture et de la Communication, Paris.

Le chapeau remplace le coiffeur et devient un sujet favori pour la créativité. Les turbans connaissent un vif succès.

Jeanne Lanvin
Turban en ficelle de paille cousue sur de l’organza et du tissu noir. 1942-1943. © Galliera Musée de la Mode de la Ville de Paris.

Malgré les difficultés matérielles, les restrictions et les moyens limités, la vie mondaine et artistisque résiste elle aussi. Le cinéma, les cabarets et théâtres connaissent de fortes affluences.

Django Reinhardt guitariste de jazz français, avec le Hot Club de France 1940.
© Roger Berson / Roger-Viollet / Paris en Images

Même s’il est difficile de circuler car les arrestations, contrôles permanents ou couvre-feu rappellent que la guerre est bien présente, le public veut vivre malgré tout, se distraire.

Vue du Bar du Ritz
© Ritz

Si certaines représentations peuvent être interrompues par des pannes électriques ou des alertes aux bombardements dans les grandes villes, on résiste également en s’évadant par la culture. La littérature est elle aussi emportée dans une économie de restriction, papier et encre sont rationnés, mais toujours active et reste un des refuge favori des français. Autre média qui a suivit les français pendant les années 40, la radio. Très efficace, ce nouveau moyen de communications et d’informations touchait en même temps un grand nombre de personnes.

Le bijou lui aussi dû s’adapter aux circonstances.

Cartier
Clip Or, Saphire
Vers 1940
© Doyle

Pendant la guerre, le commerce de l’or en gros est interdit par la Banque de France. L’activité des ateliers de joaillerie en était donc ralentie. Lorsqu’un client souhaitait réaliser un objet en or, il devait fournir le métal nécessaire à sa réalisation, et souvent les bijoux anciens étaient transformés.

Mauboussin
Boucles d’Oreilles
Saphirs, Diamants, Or
1940

Les pierres précieuses n’arrivaient plus ou peu en Europe. Ces difficultés ont été surmontés et la joaillerie française a su modifier l’aspect et le but de sa production. Les bijoux en or, valeur refuge, dominent les créations.

Van Cleef & Arpels
Boucles d’Oreilles
Vers 1945
© FD Gallery

Des bijoux de « résistance » font leur apparition, comme les clips oiseaux en cage. Sous l’occupation, la Maison Cartier avec Jeanne Toussaint et le dessinateur Peter Lemarchand créent plusieurs pièces représentant un petit moineau, enfermé dans une cage, symbole de cette France occupée.

Broche Oiseau en cage (1942)  Ce bijou de la vitrine a été saisi par les Allemands. © Archives Cartier Paris

Cartier
Oiseau en Cage
1942/43

A la fin de la guerre, Cartier a ouvert cette cage symbolique.
La France est libérée !

Cartier
Broche L’oiseau libéré 1944

Boivin
Clip « Moineau de Paris »
Vers 1945

L’or est travaillé de manière à reproduire la trame de certains tissus ou bien encore des ornements de passementerie, comme les motifs de chevrons ou résille. Les nœuds dentelles (l’or poli et repercé est rehaussé de diamants afin d’imiter les effets de la dentelle) mis à l’honneur dans les collections
Van Cleef & Arpels, connaissent un certain succès.

Van Cleef & Arpels
Broche Noeud Vers 1945

Les motifs figuratifs comme la gracieuse ballerine sont recherchés.

Van Cleef & Arpels
Clip « Ballerine » Diamants, Or.
Vers 1940
© Fd Gallery

Le style année 40 est massif et volumineux, esthétique il est en trois dimension. Les pierres précieuses sont moins présentent, et l’utilisation de pierres fines comme la topaze, la citrine ou l’améthyste est choisie.

Boucheron
Bague Citrine, Saphirs, Or
Vers 1940
© Boucheron

René Boivin
Bague Citrine, Émeraudes, Or.
Vers 1940

René Boivin
Bague Citrines, Or
1940

On rencontre également de nombreux saphirs et rubis synthétiques. Les bijoux sont souvent creux, et si l’or remplace le platine, il garde son aspect précieux en offrant plusieurs couleurs comme le rose, vert, jaune ou blanc.

Van Cleef & Arpels
Bracelet/Clips Or Jaune, Or Rose, Platine, Diamants
Vers 1940
© Van Cleef & Arpels

Si on devait choisir un bijou caractéristique de cette époque ce serait le bracelet. Conçus en or, articulés, les bracelets sont constitués de motifs volumineux carrés, hexagonaux …

Les modèles les plus caractéristiques s’inspirent des chenilles des tanks, leur laissant ainsi leurs noms.

Boucheron
1940
Maison Miller

Cartier
Bracelet « Tank » Or
Vers 1940

Bracelet Tank
Vers 1940
Maison Miller

Bracelet Années 1940
Maison Miller

Bracelet Années 1940
Maison Miller

Bracelet Années 1940
Maison Miller

Bracelets Années 1940
Maison Miller

 L’Officiel de la Couture de mai 1940 décrivait la joaillerie française : « Commerce éminemment de luxe, la joaillerie française ne pouvait pas, en ces temps difficiles, prétendre survivre sans modifier l’aspect et le but de sa production. Certes les pièces de grande valeur subsistent dans ces précieuses vitrines. Mais le Français, la Française à qui vient actuellement l’envie de passer le seuil de ces grandes maisons, orgueil notre commerce national, cherchent plutôt des bijoux fantaisie d’un prix plus facilement accessible. C’est pourquoi les joailliers parisiens se sont surtout orientés vers une conception pratique et décorative de leurs créations. »

Boucheron
Broche  » Escargot Libération » Or, Émail.
1945
© Lucas Rarities

Il n’est pas facile de trouver un lieu emblématique des années 1940, nous avons choisi le fameux bar du Ritz, celui fréquenté par Ernst Hemingway et sa célèbre légende qui veut que le futur prix nobel arriva en jeep Place Vendôme, déclarant : « Je viens libérer le Ritz ».

Charlotte Esprit Joaillerie et Sarah Miller
Ritz Bar Hemingway

Dans sa nouvelle, Guy de Maupassant nous emmène dans une histoire inattendue. Une parure en diamants de l’absurde et du malheur ou comment un bijou entraine une catastrophe.

Piaget
Parure Diamants

Mathilde Loisel très belle femme, parisienne au foyer, rêve d’une vie fastueuse :
« Elle fut simple, ne pouvant être parée, mais malheureuse comme une déclassée; car les femmes n’ont point de caste ni de race, leur beauté, leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct d’élégance, leur souplesse d’esprit sont leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus grandes dames. Elle n’avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n’aimait que cela; elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être enviée, être séduisante et recherchée.  » (…)

Chaumet

Un jour son mari lui présente une invitation pour une fête au ministère. Mathilde refusa avec tristesse de s’y rendre, n’ayant rien à se mettre.
Mr Loisel consentit à lui offrir une toilette convenable. Cependant, Mathilde semblait triste : sa robe était prête, mais elle n’avait pas de bijoux !

Van Cleef & Arpels

« Cela m’ennuie de n’avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre sur moi. J’aurai l’air misère comme tout. J’aimerais presque mieux ne pas aller à cette soirée.
Son mari reprit: Tu mettras des fleurs naturelles. C’est très chic en cette saison-ci. Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques.
-Non… il n’y a rien de plus humiliant que d’avoir l’air pauvre au milieu de femmes riches.
Mais son mari s’écria:
– Que tu es bête! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire cela.

Chanel

Elle poussa un cri de joie. (…) Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse. Mme Forestier alla vers son armoire à glace, prit un large coffret, l’apporta, l’ouvrit, et dit à Mme Loisel:
– Choisis, ma chère.
Elle vit d’abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix vénitienne, or et pierreries, d’un admirable travail. Elle essayait les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours:
– Tu n’as plus rien d’autre?
– Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.

Harry Winston

Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe rivière de diamants; et son coeur se mit à battre d’un désir immodéré. Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l’attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante. et demeura en extase devant elle-même.

Parure Diamants XIX ème siècle

Puis, elle demanda, hésitante, pleine d’angoisse:
– Peux-tu me prêter cela, rien que cela?
– Mais oui, certainement.
Elle sauta au cou de son amie, l’embrassa avec emportement, puis s’enfuit avec son trésor.

De Grisogono

Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le Ministre la remarqua.
Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de cette victoire si complète et si douce au coeur des femmes. (…)

Victoire de Castellane Dior

Son mari, depuis minuit, dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les femmes s’amusaient beaucoup.
Il lui jeta sur les épaules les vêtements qu’il avait apportés pour la sortie, modestes vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait avec l’élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut s’enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes qui s’enveloppaient de riches fourrures. (…)

Cartier

Ils trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules qu’on ne voit dans Paris que la nuit venue, comme s’ils eussent été honteux de leur misère pendant le jour.
Il les ramena jusqu’à leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent tristement chez eux. C’était fini, pour elle. Et il songeait, lui, qu’il lui faudrait être au Ministère à dix heures.
Elle ôta les vêtements dont elle s’était enveloppé les épaules, devant la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain elle poussa un cri. Elle n’avait plus sa rivière autour du cou! (…)

Rivière Diamants Vers 1930

Ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point.
Ils se contemplaient atterrés. (…)
Il faut aviser à remplacer ce bijou. (…) Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille à l’autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin et d’angoisse.

Ils trouvèrent, dans une boutique du PalaisRoyal, un chapelet de diamants qui leur parut entièrement semblable à celui qu’ils cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait à trente-six mille.

Messika

Loisel possédait dix-huit mille francs que lui avait laissés son père. Il emprunterait le reste.
Il emprunta, demandant mille francs à I’un, cinq cents à l’autre, cinq louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signature sans savoir même s’il pourrait y faire honneur, et, épouvanté par les angoisses de l’avenir, par la noire misère qui allait s’abattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle.

Bulgari

Quand Mme Loisel reporta la parure à Mme Forestier, celle-ci lui dit, d’un air froissé:
-Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car je pouvais en avoir besoin.(…)

Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti, d’ailleurs, tout d’un coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne; on changea de logement; on loua sous les toits une mansarde.(…)

Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons, qu’elle faisait sécher sur une corde; elle descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta l’eau, s’arrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez l’épicier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable argent.

Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de l’usure, et l’accumulation des intérêts superposés.
Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau, elle s’asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette soirée d’autrefois, à ce bal où elle avait été si belle et si fêtée.

Chopard

Que serait-il arrivé si elle n’avait point perdu cette parure? Qui sait? qui sait? Comme la vie est singulière, changeante! Comme il faut peu de chose pour vous perdre ou vous sauver!

Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Elysées pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant. C’était Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante.

Boucheron

Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler? Oui, certes. Et maintenant qu’elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas?

Elle s’approcha.
– Bonjour, Jeanne.
L’autre ne la reconnaissait point, s’étonnant d’être appelée ainsi familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia:
– Mais… madame!… Je ne sais… Vous devez vous tromper.
– Non. Je suis Mathilde Loisel.
Son amie poussa un cri.
– Oh!… ma pauvre Mathilde, comme tu es changée!…
– Oui, j’ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t’ai vue; et bien des misères… et cela à cause de toi!…
– De moi . . . Comment ça?
– Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m’as prêtée pour aller à la fête du Ministère.
– Oui. Eh bien?
– Eh bien, je l’ai perdue.
– Comment ! puisque tu me l’as rapportée.
– Je t’en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que nous la payons. Tu comprends que ça n’était pas aisé pour nous, qui n’avions rien… Enfin c’est fini, et je suis rudement contente.

Mme Forestier s’était arrêtée.
– Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la mienne?
– Oui. Tu ne t’en étais pas aperçue, hein! Elles étaient bien pareilles.
Et elle souriait d’une joie orgueilleuse et naïve.
Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.
– Oh! ma pauvre Mathilde! Mais la mienne était fausse.
Elle valait au plus cinq cents francs!… »

Une ironie tragique qui nous pousse à la réflexion.

Esprit Joaillerie et la Maison Miller vous propose un voyage dans le temps, à l’époque Art Déco sur un air de charleston.

Cette période de l’Art Déco débute vers la fin de l’année 1910 jusqu’en 1939. Elle prend son nom de la première exposition internationale des arts décoratifs qui eut lieu en 1925 à Paris. Pendant 6 mois cette manifestation affichera conjointement l’architecture extérieure et la décoration intérieure. N’ayant pas l’ampleur de l’exposition universelle, elle réunit cependant pas moins de 21 pays qui ont comme parti pris, l’innovation.

© Cparama.com

© Cparama.com

Ce début du XXème siècle est marqué par un esprit de liberté, les artistes novateurs sont nombreux. Dans tous les domaines, peinture, littérature, musique, mode ou joaillerie s’exprime ce sentiment.

Fernand Léger "Les Clés" 1928 © DR

Fernand Léger
« Les Clés » 1928
© DR

Vers 1905, le style Art Nouveau si exhubérant qui lui précède perd de son aura, ce « style nouille » laisse la place à une forme d’art plus rigoureuse, symétrique et colorée car le monde se veut plus moderne.

© ejcw

© ejcw

 Cette mode faite de lignes bien nettes, de fleurs stylisées et de motifs  géométriques est résolument fonctionnelle.
Le poète Paul Géraldy dira : « l’Art Déco retrouve le sens de la vie, progresse vers sa perfection et atteint à une rigueur, à une unité, à un style digne de nos plus grandes époques. »

Véritable manifeste de la modernité, l’architecture est sobre et géométrique, elle retrouve donc son équilibre.

© ejcw

© ejcw

L’Art Déco s’impose en premier lieu dans les endroits où s’expriment les idées, les lieux de spectacles.
La façade des Folies Bergères, inscrite à l’inventaire des monuments historiques, réalisée par le sculpteur Maurice Picaud dit Pico en est un célèbre exemple.

© ejcw

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On y voit la célèbre danseuse et mannequin russe, Lila Nikolska, dans le pur style Art Déco.

© ejcw

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Le Grand Rex, une des plus grande salle de Paris, ouvre en 1934 avec une architecture emprunté au Radio City Music Hall de New York. Ce lieu mythique du cinéma parisien offre une façade imposante, ses concepteurs Auguste Bluysen, John Eberson et Henri-Edouard Navarre ont conçu un Art Déco du gigantisme, une mise en scène qui séduira le tout Paris.

© ejcw

© ejcw.

« La Coupole » célèbre café parisien, accueille les artistes et intellectuels des années folles, on y côtoie alors Jean Cocteau, Foujita, Giacometti, Zadkine, Man Ray, Aragon, Joséphine Baker…

La Coupole en 1930 © La Coupole / Flo

La Coupole en 1930
© La Coupole / Flo

Véritable trésor de l’Art Déco les « piliers » sont représentatif du lieu. Au nombre de 27, ces piliers sont recouvert de marbres et mosaïques, d’inspirations cubiste. Ils témoignent d’une époque où 27 peintres fidèles de la bohème de Montparnasse ont laissé leur empreintes.

Pilier "Dubreuil"

Pilier « Dubreuil »

La Coupole en 2017 Vue de la Salle et des Piliers.

La Coupole en 2017
Vue de la Salle et des Piliers.

Pour aller dans ces hauts lieux de la vie parisienne, il fallait suivre le style en vogue. Le milieu de la mode a tout de suite interprété ce nouveau courant proposant de nouvelles toilettes, un style « garçonne ». Les cheveux sont courts, ondulés coiffés d’un chapeau porté très bas sur le front.

Portrait de Elsa Schiaparelli par Man Ray 1933

Portrait de
Elsa Schiaparelli par Man Ray 1933

Publicité Chanel 1926 © Vogue

Publicité Chanel
1926
© Vogue

Dessin de modèle pour la Maison Jeanne Lanvin. 1920. Marguerite Porracchia © Photo Les Arts Décoratifs, Paris

Dessin de modèle pour la Maison Jeanne Lanvin. 1920. Marguerite Porracchia
© Photo Les Arts Décoratifs, Paris

Il s’agit de rester féminine, du confort mais avec du style!
Les robes sont précieuses, fluides et actives, les matières comme la soie, les plumes ou les fourrures sont prisées.

Paul Poiret, 1924. Robe Satin de soie, broderie de lame argent, fourrure de chinchilla, velours de soie. © Les Arts Décoratifs Paris / Jean Tholance. ADAGP, Paris

Paul Poiret, 1924.
Robe Satin de soie, broderie de lame argent, fourrure de chinchilla, velours de soie.
© Les Arts Décoratifs Paris / Jean Tholance. ADAGP, Paris

A cette époque les couturiers jouent un rôle influent, car créer une tenue est un moyen de s’exprimer. Cette importance de la mode est depuis lors toujours aussi présente.
L’élégance de la Parisienne faisait donc son existence ! Le snobisme pousse jusque dans les intérieurs où les noms comme : Bourdelle, Brandt, Catteau, Daum, Perriand, Poiret, Puiforcat, Ruhlmann, Sandoz…était garant de bon goût et d’un bon statut social.
On se doit d’être à la hauteur de ce « style total », ce que l’on exhibe à l’extérieur doit être comme son intérieur, élégant.

Charles Catteau 1924.

Charles Catteau 1924.

Puiforcat Légumier Argent, Jade. Vers 1925. ©Photo Les Arts Décoratifs, Paris/Jean Tholance.

Puiforcat
Légumier Argent, Jade.
Vers 1925.
©Photo Les Arts Décoratifs, Paris/Jean Tholance.

Baccarat Service Jets d'eau.1925 Présenté à l'exposition internationale des Arts décoratifs et industriels de Paris ©Patrick Schuttler / Baccarat

Baccarat
Service Jets d’eau.1925
Présenté à l’exposition internationale des Arts décoratifs et industriels de Paris
©Patrick Schuttler / Baccarat

Puiforcat Vers 1930 Pendulette Serre-Livre Argent, Marbre Rouge.

Puiforcat
Vers 1930
Pendulette Serre-Livre
Argent, Marbre Rouge.

Jean Dunand 1926 Manteau de Cheminée Bois Laqué Noir, Rouge et Brun, Coquille d'Oeuf © Sothebys

Jean Dunand 1926
Manteau de Cheminée
Bois Laqué Noir, Rouge et Brun, Coquille d’Oeuf
© Sothebys

Émile-Jacques Ruhlman Paire de Fauteuils "Crapaud" 1925 © Sothebys

Émile-Jacques Ruhlman
Paire de Fauteuils « Crapaud » 1925
© Sothebys

Vase Daum 1930

Vase Daum 1930

Max Le Verrier Panthère. 1925. © Bohnams

Max Le Verrier
Panthère. 1925.
© Bohnams

Edgar Brandt, Paravent. Vers 1930. © Atelier Forge & Design

Edgar Brandt, Paravent. Vers 1930.
© Atelier Forge & Design

L’art est perçu comme un moyen de vendre plus de production et où les progrès technologiques permettent une reproduction et une standardisation des objets.

Hochet pour Bébé Argent. Vers 1925 © ejcw

Hochet pour Bébé
Argent. Vers 1925
© ejcw

Vase Vers 1920

Vase
Vers 1920

Les accessoires de mode sont très répandus. Les poudriers luxueux, étuis à cigarettes, éventails, rivalisent avec les bijoux. Considérés comme un luxe, ils réhaussent le style.

Éventail Le Bon Marché (grand magasin parisien) 1925-1930 © Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance

Éventail Le Bon Marché (grand magasin parisien)
1925-1930
© Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance

Cartier Vanity Case Vers 1925 Onyx, Diamants, Or. © Christies

Cartier
Vanity Case Vers 1925
Onyx, Diamants, Or.
© Christies

Raymond Templier Étui à Cigarette, 1930. © Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance

Raymond Templier
Étui à Cigarette, 1930.
© Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance

Les bijoux de cette époque sont audacieux, éblouissants et souvent ludiques. Emprunts de nouveauté eux aussi, et cadencés par les créations de Jean Després, Jean Dunan, Suzanne Belperron, Boivin ou encore Raymond Templier.

Jean Després Bague Aigue-Marine, Diamants, Or, Platine. 1937. © Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance

Jean Després
Bague Aigue-Marine, Diamants, Or, Platine.
1937.
© Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance

Jean Dunand Bracelet Laque, Argent. 1924. © Sothebys

Jean Dunand
Bracelet Laque, Argent.
1924.
© Sothebys

Boivin Bracelet Cristal de Roche, Hématite, Or. 1930. © Sothebys

Boivin
Bracelet Cristal de Roche, Hématite, Or. 1930.
© Sothebys

Suzanne Belperron Broche Quartz Fumé, Saphirs Jaunes, Citrines, Or. 1935 © Sothebys

Suzanne Belperron
Broche Quartz Fumé, Saphirs Jaunes, Citrines, Or. 1935
© Sothebys

Jean Fouquet et Charles Girard. 1937. Bracelet Topaze, Or. ©Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance.

Jean Fouquet et Charles Girard. 1937.
Bracelet Topaze, Or.
©Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance.

Cette génération de bijoutiers s’inspire du cubisme, parfois du constructivisme russe pour donner des lignes épurées et architecturées.
Le bijou devient alors une sculpture.

Raymond Templier Broche Cristal de Roche, Onyx, Diamants, Platine. 1937 © Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance

Raymond Templier
Broche Cristal de Roche, Onyx, Diamants, Platine.
1937
© Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance

Raymond Templier Bague Diamants, Platine. 1937 © Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance

Raymond Templier
Bague Diamants, Platine.
1937
© Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance

Robert Mallet Steven Fonde en 1929 avec René Herbst, Stevens, Raymond Templier, Jean Puiforcat, Hélène Henry et Pierre Chareau l’Union des Artistes Modernes. Les membres de ce mouvement s’émancipent des notions décoratives pour se concentrer sur la fonction, la structure, exploiter de nouvelles matière et nouvelles techniques afin de les adapter à une vision moderne et revalorisée des arts décoratifs.

Les progrès techniques et scientifiques apportent de la vitalité, les bijoux empruntent alors à la mécanique et boulons, roulement à bille font partie intégrante du bijoux.

Jean Fouquet Bracelet "Roulement à billes" Métal Chromé, Ébonite. 1931.

Jean Fouquet
Bracelet « Roulement à billes » Métal Chromé, Ébonite. 1931.

Jean Després Bague Argent. Vers 1935

Jean Després
Bague Argent.
Vers 1935

Toujours plus modernes et surprenants, les joailliers se veulent aussi accessibles et il n’est pas rare de trouver des matériaux innovants comme l’argent, l’acier, l’aluminium, la bakélite, l’ébène, l’écaille et même le plastique. Y sont associées des pierres comme la topaze, la citrine, l’améthyste, le cristal de roche, l’émail ou encore le galuchat.

Gérard Sandoz Bague Argent, Or, Émail. 1928 © Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance

Gérard Sandoz
Bague Argent, Or, Émail.
1928
© Photo Les Arts Décoratifs /Jean Tholance

Jean Després Argent, Or, Galuchat. © Primavera Gallery

Jean Després
Argent, Or, Galuchat.
© Primavera Gallery

Mais si l’art Déco apprécie la simplicité, il est aussi précieux, le style habituellement géométrique, voir abstrait laisse parfois paraitre des éléments réalistes comme des fleurs qui sont alors juste suggérées. Les coiffures découvrent les oreilles laissant ainsi une grande possibilité de création, des longs pendants aux boucles d’oreilles clip qui font leur apparition. Comme dans cette composition typique de l’Art Déco, où l’on voit une paire de boucles d’oreilles en platine sertie de diamants et une bague en platine sertie de diamants et d’onyx.

Maison Miller

Maison Miller

Maison Miller © ejcw

Maison Miller
© ejcw

Maison Miller Bague Diamants, Onyx, Platine. Vers 1925.

Maison Miller
Bague Diamants, Onyx, Platine. Vers 1925.

La « joaillerie blanche » est également très en vogue, en platine, sertie de diamants, leur géométrie permettait de multiples combinaisons.

Maison Miller Bracelets Art Déco Diamants, Platine. © ejcw

Maison Miller
Bracelets Art Déco
Diamants, Platine.
© ejcw

Maison Miller Broche Mauboussin Diamants, Platine. Vers 1929.

Maison Miller
Broche Mauboussin
Diamants, Platine.
Vers 1929.

A ces grands classiques de l’Art Déco de grands orfèvres français réalisent de véritables oeuvres d’arts miniatures, c’est aussi un triomphe de la couleur.

Boucheron Broche Jade, Lapis-Lazuli, Corail, Turquoise, Diamants, Platine. 1925 © Boucheron

Boucheron
Broche Jade, Lapis-Lazuli, Corail, Turquoise, Diamants, Platine. 1925
© Boucheron

Jacques Lacloche Bracelet Saphir, Diamants, Émail, Or, Platine 1935. © Sothebys

Jacques Lacloche
Bracelet Saphir, Diamants, Émail, Or, Platine
1935.
© Sothebys

Boucheron 1931 Bracelet Inspiration Africaine. Malachite, Ivoire, Purpurine, Or. © Sothebys

Boucheron 1931
Bracelet Inspiration Africaine.
Malachite, Ivoire, Purpurine, Or.
© Sothebys

Toujours géométriques, certaines réalisations présentent parfois une inspiration égyptienne ou orientale, un goût pour l’ailleurs, la mode est aux voyages.

Affiche Voyage Transatlantique du Paquebot Normandie.

Affiche Voyage Transatlantique du Paquebot Normandie.

Cartier Bracelet "Tutti Frutii" 1930 Rubis, Émeraudes, Saphires, Diamants, Platine. © Cartier

Cartier
Bracelet « Tutti Frutii »
1930
Rubis, Émeraudes, Saphires, Diamants, Platine.
© Cartier

Van Cleef & Arpels. Bracelet inspiré de la tombe de Toutânkhamon. Diamants, Rubis, Émeraudes, Saphirs, Onyx, Platine. 1924. © Van Cleef & Arpels

Van Cleef & Arpels.
Bracelet inspiré de la tombe de Toutânkhamon.
Diamants, Rubis, Émeraudes, Saphirs, Onyx, Platine. 1924.
© Van Cleef & Arpels

Van Cleef & Arpels Broche Inspiration Chinoise. Émeraudes, Saphirs, Rubis, Diamants, Onyx, Platine. 1924 © Van Cleef & Arpels

Van Cleef & Arpels
Broche Inspiration Chinoise.
Émeraudes, Saphirs, Rubis, Diamants, Onyx, Platine. 1924
© Van Cleef & Arpels

L’Art Déco reste un des styles les plus admirés du XX ème siècle.

Cette visite se termine, en gardant à l’esprit que le passé est sans cesse à redécouvrir et que le bijou suit l’histoire. On ne peut le comprendre que si l’on connait l’époque à laquelle il a été créé. Nous nous retrouverons très prochainement pour une nouvelle tendance…

ART DÉCO